L’efficience contre l’efficacité ?

Efficacité et efficience seraient, pour certains, des synonymes. Avec juste cette petite différence : le second terme serait plus élégant, plus moderne (et donc sans doute plus efficace). Ne semble-t-il pas être le fils d’un mariage heureux entre « efficacité » et « science » ? On ne s’étonnera donc pas qu’il ait envahi le monde du travail et que certaines entreprises aient érigé l’efficience en idéal, censé être partagé par tous.

Pourtant, les deux cousins lointains que sont ces mots n’ont pas grand-chose à voir. En effet, l’efficacité est le rapport entre les résultats obtenus et les objectifs fixés, alors que l’efficience est la mesure d’un autre rapport : celui des résultats obtenus et des ressources utilisées pour les atteindre. Ainsi, par exemple, une médecine efficace est celle qui se donne pour but de guérir le patient (à tout prix), alors que la visée d’une médecine efficiente sera d’obtenir le meilleur résultat clinique possible en tenant compte des ressources mobilisées (matériel, médicaments, personnel de santé…).

Si estimer le rapport entre les résultats et les coûts est évidemment raisonnable, le glissement de l’efficacité à l’efficience cache un piège : l’entreprise tend à perdre de vue les objectifs du travail – produire des avions ou des savoirs, ou rendre des services – et ses objectifs sociaux, pour se focaliser sur la mesure du rapport entre les moyens qu’elle dépense et les résultats obtenus. Et ce rapport, elle le prétend neutre, d’une nature purement technique. Au final, c’est le sens même du travail qui est perdu.

L’efficience est donc bel et bien un concept typiquement néolibéral. D’ailleurs, cette notion a été développée par des économistes à partir des années 1960 pour favoriser une évolution profitable des marchés financiers par la compression des coûts. Au fur et à mesure que le fonctionnement des entreprises se détourne de la production de biens ou de services pour se financiariser, il n’est pas surprenant de voir l’efficience y être déclinée à toutes les sauces, avec son cortège de restructurations, de compressions des effectifs ou d’externalisations.

Et aujourd’hui, elle a même été étendue à la capacité d’un individu ou d’un système de travail à obtenir de bonnes performances dans un type de tâche donné. Utiliser l’expression séduisante d’efficience – séduisante car elle se pare des attraits de la logique et du bon sens –, c’est accepter de se placer d’emblée dans l’univers de référence du néolibéralisme.

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